La villa de Solange et Mathieu Delcourt, perchée sur les hauteurs de Nice, semblait sortir d’un magazine de décoration. Meubles design, tableaux contemporains, domotique dernier cri. Tout brillait, tout sentait la perfection… à un détail près : Solange.

Elle était là, assise devant le piano à queue, robe beige sans pli, cheveux châtains impeccablement lissés, le regard vide, les doigts posés sur les touches comme figés dans une pause éternelle.

— Solange, les investisseurs arrivent dans une heure, grogna Mathieu en passant la tête dans le salon. Sois souriante. Naturelle. Pas comme un automate.

Solange acquiesça sans un mot. Depuis treize ans, elle jouait son rôle d’épouse-modèle. Belle. Silencieuse. Utile. Invisible.

Mais aujourd’hui, quelque chose avait changé. Une note invisible venait de se glisser dans la partition de leur quotidien.

Mathieu dirigeait le fonds d’investissement Delcourt & Associés, spécialisé dans les acquisitions sauvages. Solange, elle, s’occupait de « l’ambiance » : réceptions mondaines, décoration, sourires élégants. À ses yeux, elle n’était qu’un accessoire de luxe. Un vase Ming avec des jambes.

Ce qu’il ignorait, c’est qu’avant de devenir madame Delcourt, Solange s’appelait Solange Bertrand. Diplômée de l’ESCP, ex-consultante redoutée, elle avait dirigé un cabinet stratégique à Londres… qu’elle avait discrètement fermé après leur mariage.

Par amour.

Par erreur.

Ce soir, Mathieu recevait trois investisseurs majeurs pour une opération confidentielle : le rachat sous-évalué d’une chaîne d’hôtels familiale en difficulté. Un projet moralement douteux, mais très lucratif.

— Tu n’ouvres pas la bouche, avait-il insisté. Tu souris, tu sers les verres, et tu laisses les hommes parler.

Solange avait souri. Et noté chaque mot.

À 19h précises, les invités arrivèrent. Parmi eux : Hugo Marelle, PDG discret mais influent. Solange le reconnut immédiatement. Ils avaient étudié ensemble. Elle, brillante. Lui, admiratif. Et surtout… il la croyait morte. Du moins, morte au monde des affaires.

Quand leurs regards se croisèrent, elle vit dans ses yeux l’étincelle du souvenir.

Mais elle, cette fois, ne détourna pas les yeux.

Pendant que Mathieu présentait ses plans, Solange jouait sa propre musique en coulisses.

— Un peu de champagne, Monsieur Marelle ? murmura-t-elle.

— Avec plaisir, Madame Delcourt… ou devrais-je dire Mademoiselle Bertrand ?

Le verre trembla légèrement dans sa main, mais son sourire resta intact.

— Ce nom ne m’appartient plus. Du moins… pas officiellement.

— Vous savez ce que Mathieu projette ? Ce rachat, c’est un massacre social.

— Je sais, répondit-elle en fixant son mari de l’autre côté du salon. Et c’est bien pour ça que vous êtes ici.

Vers 22h, Mathieu proposa de signer un accord de principe. Les investisseurs échangèrent des regards. Quelque chose clochait.

— Vos chiffres sont… optimistes, dit Marelle en feuilletant un dossier. Très optimistes.

— Ce sont les projections de ma cellule stratégique, répondit Mathieu, confiant.

— Vous avez réalisé l’audit vous-même ? demanda Solange innocemment en apportant un plateau de mignardises.

— Bien sûr que non, s’agaça-t-il. Tu sais bien que ce n’est pas ton domaine.

Marelle sourit.

— Intéressant. Parce qu’on m’a transmis une contre-expertise ce matin. Une analyse très fouillée… signée S.B.

Mathieu pâlit.

— S.B ?

— Solange Bertrand, confirma Solange avec douceur. Mon nom d’avant. Mon vrai nom.

— Qu’est-ce que c’est que cette blague ? rugit Mathieu. Tu veux me saboter ?!

Solange posa calmement les documents sur la table.

— Non, Mathieu. Je veux te sauver de toi-même. Mais tu es allé trop loin.

Marelle intervint, implacable :

— Cette opération est morte. Aucun de nous ne mettra un centime là-dedans. Trop de risques. Trop d’arrogance.

Mathieu tourna les yeux vers sa femme. Cette femme qu’il pensait connaître.

— Tu m’as trahi.

— Non. Je t’ai supporté. Cachée. Éteinte. Jusqu’à ce que je me souvienne de qui j’étais.

Trois semaines plus tard, Delcourt & Associés faisait la une des journaux économiques : fraude fiscale, mensonges aux investisseurs, montage illégal. L’enquête avait été initiée par une source anonyme. Les documents fournis étaient si précis qu’ils ne laissaient aucun doute sur leur origine.

Solange réapparut publiquement sous son nom complet : Solange Bertrand. Elle ouvrit un nouveau cabinet de conseil, soutenu discrètement par Marelle et d’anciens partenaires. Sa première cliente : la chaîne d’hôtels que Mathieu voulait racheter. Elle les aida à se redresser sans licenciements.

Quant à Mathieu, il fut radié de l’ordre des gestionnaires d’actifs. Il tenta de fuir à Dubaï, mais fut arrêté à Roissy.

Le piano à queue de la villa, désormais vide, reprit vie un dimanche après-midi.

Solange jouait une composition originale. Une sonate en trois mouvements : silence, sacrifice, renaissance.

Chaque note sonnait comme une revanche.

Et cette fois, elle jouait pour elle.