Je m’appelle Clara Dubois. À 54 ans, je suis une sorte de fantôme dans le monde littéraire parisien. Un fantôme très puissant. Je suis éditrice, la directrice de la collection « La Plume d’Ivoire » aux prestigieuses Éditions du Seuil. On dit que j’ai l’œil, que je peux déceler un chef-d’œuvre dans une pile de manuscrits. Je ne vais jamais aux cocktails, je ne donne jamais d’interviews. Mon nom est une légende dans le milieu, mais mon visage est inconnu. Cette discrétion a toujours été ma plus grande force. Et ce soir-là, elle allait devenir mon arme la plus redoutable.

L’histoire commence avec ma nièce, Sophie, la fille de ma sœur adorée. À 24 ans, Sophie avait un talent brut, une voix unique. Elle avait écrit un premier roman d’une force incroyable. Depuis des mois, nous travaillions dessus en secret, elle et moi, chaque week-end, dans mon appartement silencieux rempli de livres. Je polissais ses phrases, je l’aidais à structurer son récit. C’était notre projet, notre secret.

Puis, Alexandre Vargas est entré dans sa vie. Vargas était l’auteur du moment. Un homme charismatique, avec un succès critique et commercial fulgurant, et un égo aussi surdimensionné que ses avances sur droits d’auteur. Il avait rencontré Sophie lors d’un atelier d’écriture et, séduit par son talent (et sa jeunesse), il avait décidé de la prendre sous son aile. Il était devenu son “mentor”.

« Tante Clara, tu ne peux pas imaginer ! » me disait Sophie, les yeux brillants. « Alexandre Vargas croit en moi ! Il dit que je suis la prochaine grande voix de notre génération ! »

Je souriais, mais une vieille alarme s’était déclenchée dans ma mémoire. Vargas. Ce nom me disait quelque chose.

Sophie insistait pour que je le rencontre. La rencontre a eu lieu lors d’un salon littéraire bondé. Sophie m’a présenté fièrement : « Alexandre, je te présente ma tante, Clara. Elle travaille aussi dans l’édition. »

Vargas m’a à peine jeté un regard. Il a vu une femme dans la cinquantaine, habillée sobrement, sans nom ronflant attaché à son visage. Une “petite main” de l’édition, a-t-il dû penser. « Ah, l’édition… » a-t-il commencé avec un sourire suffisant, s’adressant plus à la salle qu’à moi. « Un monde fascinant, rempli de gens qui rêvaient d’être écrivains mais qui n’avaient pas le talent. Alors ils se consolent en critiquant le talent des autres. »

Un rire gêné a parcouru le petit groupe autour de nous. Sophie était mal à l’aise. Moi, je suis restée parfaitement calme, un léger sourire aux lèvres.

« Heureusement, » a-t-il continué en posant une main paternaliste sur l’épaule de Sophie, « ma petite protégée n’a pas besoin de ça. Le talent pur n’a pas besoin de tuteurs. Juste d’un guide. Et elle m’a trouvé. »

Il m’a tourné le dos, mettant fin à la conversation, et à mon existence à ses yeux. Il venait de commettre une erreur monumentale. Il avait humilié la tante de sa protégée. Il ignorait que cette tante était la légende qui, quinze ans plus tôt, avait brisé son rêve naissant.

En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai ouvert mes archives. J’ai retrouvé le dossier. “Alexandre Vargas – Manuscrit : Les Échos du Silence“. Et ma lettre de refus, cinglante de vérité. J’avais écrit : « Monsieur, votre style est pompeux, votre intrigue est un plagiat à peine déguisé de Dostoïevski et vos personnages manquent cruellement de substance. Je vous conseille de lire davantage avant de prétendre écrire. » Il avait dû haïr cette éditrice anonyme, C. Dubois, qui avait osé écorcher son égo fragile. Mais il n’avait jamais vu mon visage.

Notre petit jeu a continué pendant des mois. Sophie m’envoyait les chapitres de son roman. Nous les travaillions ensemble, dans le plus grand secret. Puis, elle envoyait la version perfectionnée à Vargas. Il répondait par des emails vagues et flatteurs : « Superbe, Sophie ! Continue comme ça ! Ton talent éclate à chaque page ! » En réalité, je doute qu’il ait lu plus de dix pages. Il était trop occupé à être célèbre. Il voulait simplement attacher son nom à son succès futur.

Le roman de Sophie, une fois terminé, était un chef-d’œuvre. Je l’ai soumis à mon comité de lecture sous un pseudonyme. La réaction a été unanime : un coup de foudre. Nous avons signé le contrat le plus important de l’année pour un premier roman.

Le livre est sorti et a provoqué un raz-de-marée. Les critiques étaient dithyrambiques. Et bien sûr, dans chaque interview, Sophie était obligée de mentionner son “mentor”, Alexandre Vargas, qui ne se privait pas de commenter, expliquant comment il avait “façonné” ce talent brut.

Le point culminant fut la nomination de Sophie pour le Prix Goncourt du Premier Roman, la récompense la plus prestigieuse. La cérémonie était le lieu parfait. Le piège était prêt.

Le soir de la cérémonie, le Tout-Paris littéraire était présent. Alexandre Vargas était au premier rang, rayonnant, prêt à récolter les lauriers du succès de sa “protégée”. Sophie était assise à côté de lui, magnifique mais visiblement nerveuse. J’étais au fond de la salle, comme toujours. Une ombre.

Le moment est venu. « Et le lauréat du Prix Goncourt du Premier Roman est… Les Jardins de Cendre, de Sophie Laroche ! »

Applaudissements. Sophie, émue, est montée sur scène. Vargas l’a embrassée sur les deux joues, un geste de propriétaire. Elle s’est approchée du micro.

« Merci, » a-t-elle commencé, la voix tremblante. « Merci au jury. Je… je suis submergée. » Elle a pris une grande inspiration. « Beaucoup de gens pensent que mon succès est dû à mon mentor, Monsieur Alexandre Vargas. Et je le remercie pour ses encouragements. » Vargas a souri, magnanime.

« Mais, » a continué Sophie, sa voix devenant plus ferme. « La véritable architecte de ce livre, celle qui a passé des centaines d’heures à mes côtés, qui a déconstruit et reconstruit chaque phrase, qui a cru en moi quand je n’étais qu’une ébauche… ce n’est pas lui. »

Un frisson a parcouru la salle. Vargas a cessé de sourire.

« J’aimerais que mon véritable mentor, mon roc, mon inspiration, me rejoigne sur scène. C’est la personne la plus importante du monde de l’édition, même si elle refuse de l’admettre. S’il vous plaît, accueillez… ma tante, Clara Dubois. »

Le silence fut total. Puis un murmure a enflé, se transformant en un bruissement de stupeur. Tous les visages, tous les téléphones, se sont tournés vers moi. J’ai vu le moment exact où le cerveau d’Alexandre Vargas a connecté les points. Son visage est passé du blanc au vert. Il a compris. L’éditrice anonyme. La tante insignifiante. La légende. C’était la même personne.

Je me suis levée et j’ai rejoint ma nièce sur scène, sous les applaudissements stupéfaits de l’assemblée. Sophie m’a tendu le trophée. « C’est le nôtre, » a-t-elle murmuré.

J’ai pris le micro. J’ai regardé Alexandre Vargas, droit dans les yeux. « Merci, Sophie. Je suis si fière de toi. » Puis, ma voix s’est faite plus froide. « Monsieur Vargas, il y a quinze ans, j’ai eu le déplaisir de lire votre premier manuscrit. Je vous avais écrit à l’époque qu’il manquait de substance. Après avoir observé votre “mentorat” sur le travail de ma nièce, je constate que certaines choses, malheureusement, ne changent pas. »

Ce ne fut pas un coup de poignard. Ce fut le coup de grâce, administré avec la précision chirurgicale d’une éditrice.

L’humiliation d’Alexandre Vargas fut biblique. Le lendemain, son nom était la risée de Paris. L’histoire de l’imposteur démasqué en direct était plus savoureuse que n’importe quel roman. Sa carrière de “mentor” était terminée.

Quant à nous, Sophie est devenue l’auteure que je savais qu’elle serait. Et moi ? Je suis restée Clara Dubois. Mais désormais, quand j’entre dans une pièce, même en silence, plus personne ne me prend pour une “petite main”. Ils voient le fantôme. Et ils savent que le fantôme a des dents.