Mon nom est Jean-Pierre Clémenceau. À 78 ans, on me considère comme une légende vivante dans le monde feutré de la haute horlogerie suisse. Mon nom est gravé sur des montres qui se vendent à des prix que la plupart des gens jugent indécents. Mon chef-d’œuvre, « Le Chronographe Céleste », est exposé dans les musées comme un sommet de l’ingénierie et de l’art. Ils disent que je suis un génie. Ils mentent.

Le génie, c’était Luc. Et j’ai passé cinquante ans à vivre dans la lumière de son talent, tout en portant le poids de son secret comme une ancre au fond de mon âme.

Aujourd’hui, une jeune journaliste pugnace du nom de Léa Martin est assise en face de moi, dans mon atelier du Jura qui surplombe le lac. Elle pense avoir découvert une histoire de plagiat, de trahison. Elle pense venir pour me détruire. Elle n’a aucune idée qu’elle est venue pour me libérer.

Notre histoire a commencé ici même, dans cette vallée où le temps est rythmé par le tic-tac des mécanismes. Luc et moi étions inséparables. J’étais l’ambitieux, le technicien doué, celui qui savait assembler et polir. Luc, lui, était d’une autre trempe. C’était un poète silencieux, un visionnaire dont les doigts esquissaient sur le papier des mécanismes que personne n’osait imaginer. Il était timide, effacé, plus à l’aise avec les rouages qu’avec les hommes.

Pendant des années, nous avons travaillé dans l’ombre sur un projet fou : un échappement révolutionnaire, un mécanisme d’une précision et d’une complexité jamais atteintes. C’était son idée, son génie. Je n’étais que ses mains. Pendant qu’il dessinait des équations et des plans d’une élégance folle, je tournais les pièces, je testais les alliages. Nous étions les deux faces d’une même pièce, le rêveur et le bâtisseur.

Puis, il y a eu l’accident. Une chute en montagne, une passion que nous partagions. Il est parti seul ce jour-là. On l’a retrouvé au pied d’une falaise. La version officielle fut un tragique accident d’alpinisme. J’avais 28 ans. Mon meilleur ami était mort. Et j’étais seul, avec les plans de notre chef-d’œuvre inachevé sur mon établi.

Six mois plus tard, j’ai présenté « Le Chronographe Céleste ». Le monde de l’horlogerie a été ébloui. On m’a célébré. On m’a appelé “Maître”. J’ai accepté les prix, les éloges, la fortune. J’ai dit que c’était notre projet commun, mais que j’en avais finalisé seul le design. C’était un mensonge par omission, le pire de tous. J’ai laissé le monde croire que le cœur de l’invention était de moi. Et ce mensonge, je l’ai entretenu pendant un demi-siècle.

Léa Martin me regarde de ses yeux vifs, son enregistreur posé entre nous comme une arme. « Monsieur Clémenceau, » commence-t-elle, « j’ai passé six mois à enquêter sur la genèse du Chronographe Céleste. J’ai parlé à d’anciens apprentis, j’ai retrouvé des fournisseurs. Tous parlent du rôle crucial, mais mystérieux, de Luc Fournier. »

Elle sort une liasse de papiers. Des reproductions de croquis. « Ces esquisses, disent les experts, ne ressemblent pas à votre style habituel. Elles ont la complexité, la “folie poétique” de Luc Fournier. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’homme que vous décrivez comme votre “assistant” semblait en réalité être le véritable cerveau ? »

Elle croit me coincer. Elle attend que je nie, que je m’énerve, que je me trahisse. Je la regarde, et pour la première fois depuis cinquante ans, je sens le poids sur mes épaules s’alléger. « Vous avez raison, Mademoiselle Martin, » dis-je d’une voix calme. « Le génie derrière ce mécanisme, c’était Luc. Entièrement. Mais l’histoire que vous vous apprêtez à écrire est fausse. »

Son expression change, passant de l’attaque à la confusion. Je me lève, lentement. Mes vieilles articulations protestent. Je me dirige vers le coffre-fort mural, caché derrière un portrait de mon père. Je compose la combinaison, une date : celle de la mort de Luc. À l’intérieur, il n’y a pas d’argent, pas de bijoux. Juste une vieille boîte en bois de noyer.

Je la pose sur la table entre nous. Je l’ouvre. À l’intérieur se trouvent les carnets de Luc. Des dizaines de carnets remplis de son écriture serrée, de ses calculs, de ses dessins. Et par-dessus, une enveloppe jaunie, scellée à la cire.

« Luc n’est pas mort dans un accident de montagne, » dis-je en la regardant droit dans les yeux. « Et il n’a pas été victime de plagiat. Il a été victime de la vie. »

Je lui raconte alors la véritable histoire. L’histoire que personne, pas même ma propre femme, n’a jamais entendue.

Deux mois avant sa “chute”, Luc était venu me voir, ici même, dans cet atelier. Il était pâle, amaigri. Il m’a annoncé qu’il était atteint d’une maladie dégénérative rare, une maladie qui attaquait son système nerveux. Les médecins lui donnaient moins d’un an à vivre. Et le pire, pour lui, était que ses mains commençaient déjà à trembler. Le plus grand horloger de sa génération ne pouvait bientôt plus tenir un outil.

« Notre projet, Jean-Pierre… » m’avait-il dit, les larmes aux yeux. « Il ne peut pas mourir avec moi. »

La semaine suivante, il m’a fait venir chez lui. Il m’a donné cette boîte. Il m’a fait jurer. « Jure-moi que tu le finiras, » a-t-il supplié. « Et jure-moi que tu diras que c’est toi. Toi seul. » J’ai protesté, bien sûr. J’ai dit que nous le présenterions comme notre œuvre commune, que son nom serait à côté du mien. « Non ! » a-t-il insisté, avec une force que je ne lui connaissais pas. « Une légende a besoin d’un visage vivant, pas d’un fantôme. Si tu dis que c’est notre œuvre, ils diront que tu as fini le travail d’un mort. Ils minimiseront. L’histoire se perdra. Je veux que notre création vive, qu’elle ait la plus grande des vies. Pour cela, elle a besoin d’un seul père. Vivant. Ambitieux. Toi. C’est mon dernier souhait, Jean-Pierre. Ma dernière volonté. »

Il a choisi de mettre fin à ses jours lui-même, dans les montagnes qu’il aimait, pour que sa maladie reste secrète et que sa fin ressemble à un accident tragique, pas à un lent déclin. Il ne voulait pas de pitié. Il voulait la pérennité de son génie.

Je tends l’enveloppe scellée à Léa Martin. « Ceci est sa dernière lettre. Il me l’a confiée en me faisant promettre de ne l’ouvrir que si quelqu’un découvrait un jour la vérité, ou si je sentais que mon propre temps était venu. Je crois que ce jour est arrivé. »

Ses mains tremblent légèrement en brisant le sceau vieux de cinquante ans. Elle lit la lettre en silence. Son visage, si dur et accusateur quelques minutes plus tôt, se décompose. Je la vois passer par le choc, l’incrédulité, puis une profonde émotion. Des larmes perlent au coin de ses yeux.

Elle relève la tête, me regarde différemment. « Mon Dieu… » murmure-t-elle. « Vous avez porté ça… tout seul… pendant tout ce temps ? »

« C’était le prix de la promesse, » dis-je simplement. « Le fardeau de son héritage. J’ai eu la gloire, la fortune. Mais chaque compliment était une lame dans mon cœur. Chaque prix portait son nom invisible. J’étais le gardien du temple, mais je vivais comme un imposteur. »

Elle est restée silencieuse pendant un long moment. L’enregistreur était toujours allumé, capturant le tic-tac des horloges de l’atelier et le son de nos respirations.

« Quelle histoire allez-vous écrire, maintenant, Mademoiselle Martin ? » ai-je demandé doucement.

Elle a éteint son enregistreur. « L’histoire d’une amitié, » a-t-elle répondu, la voix étranglée. « L’histoire d’un sacrifice. Et l’histoire d’un homme qui a honoré une promesse au-delà de tout. »

Le lendemain, son article n’était pas un scandale, mais une élégie. Il a raconté la vérité. L’histoire a fait le tour du monde. Mon nom n’a pas été sali. Il a été redéfini. Je n’étais plus le génie solitaire, j’étais le gardien loyal.

La semaine suivante, j’ai tenu la dernière partie de ma promesse. J’ai créé la « Fondation Fournier-Clémenceau », à laquelle j’ai légué la majorité de ma fortune et tous les bénéfices futurs du Chronographe Céleste. Son but : financer les jeunes horlogers et artisans qui, comme Luc, ont le génie mais pas les moyens.

Aujourd’hui, je suis assis dans mon atelier. Le soleil se couche sur le lac. Le poids a disparu. Le secret, qui fut mon poison et ma prison, est devenu ma rédemption. Cinquante ans de mensonge pour honorer une vérité. Parfois, les mécanismes les plus complexes ne sont pas faits de rouages et de ressorts, mais de promesses et de sacrifices. Et le temps, finalement, finit toujours par rendre justice. Pas toujours comme on l’attend, mais il la rend. Toujours.