Quand le père Adrien accepta de célébrer le mariage d’Éloïse et Mathieu, il ne se doutait pas qu’il allait ouvrir la porte à un mensonge tissé avec tant de finesse qu’il aurait pu tromper Dieu lui-même.

Éloïse était entrée dans la paroisse Sainte-Agnès trois mois auparavant. Elle portait un foulard en soie sur les cheveux, un sourire timide et une voix douce, marquée d’un accent québécois léger. Elle avait raconté qu’elle venait de Montréal, infirmière de profession, venue rejoindre son fiancé rencontré en ligne, Mathieu Delmas, un jeune notaire du village. Elle avait conquis tout le monde : les paroissiens, les commerçants, même les enfants qu’elle saluait toujours avec un bonbon caché dans sa poche.

Le couple semblait parfait. Trop parfait, pensa un jour discrètement sœur Madeleine, qui observait tout derrière ses lunettes épaisses. Mais dans une paroisse, on apprend à bénir plus qu’à juger.

La préparation au mariage fut un modèle de piété et de sérieux. Éloïse posait des questions profondes sur la foi, écrivait des lettres de remerciement à chaque bénévole et avait même cousu à la main les napperons de la réception. Mais une semaine avant la cérémonie, des signes étranges commencèrent à surgir.

Le premier fut une lettre anonyme glissée sous la porte du presbytère. Une feuille blanche, dactylographiée, sans signature : “La femme que vous allez marier n’est pas celle que vous croyez. Ne lui posez pas de questions. Observez simplement son ombre.”

Le père Adrien, troublé, montra la lettre à sœur Madeleine. Elle fronça les sourcils. “Une mauvaise blague”, dit-elle. Mais il y avait quelque chose de sinistre dans cette formulation.

Le deuxième signe fut la visite d’un homme, en fin d’après-midi, la veille du mariage. Il portait un manteau long, un chapeau et des gants malgré la chaleur. Il demanda à parler à Éloïse. Lorsqu’on lui répondit qu’elle préparait ses vœux dans le jardin, il pâlit et partit sans un mot.

Le troisième signe, enfin, fut un rêve. Le père Adrien rêva qu’Éloïse marchait dans l’allée centrale, voilée, mais qu’à chaque pas, elle fondait comme de la cire, laissant derrière elle un squelette de cendres. Il se réveilla trempé de sueur.

Le jour du mariage arriva. L’église était décorée de lys blancs et de dentelle. Mathieu, élégant dans son costume trois pièces, attendait l’amour de sa vie. Éloïse entra, radieuse dans sa robe ivoire, voilée jusqu’aux genoux. Le silence dans l’église n’était pas celui de la prière, mais celui de l’attente anxieuse.

“Si quelqu’un ici présent connaît une raison pour laquelle ces deux personnes ne devraient pas être unies…”

Le silence. Mais le père Adrien hésita une fraction de seconde. Son regard croisa celui d’Éloïse. Quelque chose… dans ses yeux. Un éclat fuyant, comme la peur d’être démasquée.

La cérémonie continua. Ils échangèrent leurs vœux. Les alliances furent glissées. Les baisers échangés. Les applaudissements retentirent. Et pourtant, quelque chose ne collait pas.

Ce ne fut que lors de la réception que tout bascula.

Une vieille femme s’avança au micro, au moment des discours. Elle portait un médaillon ancien et marchait avec une canne. Sa voix était ferme.

“Je m’appelle Marguerite Lapointe. Je suis la marraine d’Éloïse Dubois, la vraie. Et cette femme… n’est pas elle.”

Le silence tomba comme une pierre. Mathieu se leva brusquement. “Qu’est-ce que vous racontez ?”

La femme tendit une photo. Une jeune fille souriante, cheveux noirs courts, un grain de beauté sur la joue gauche. “Éloïse est morte à Montréal, il y a trois ans. J’ai les certificats. Cette femme-là n’est pas ma filleule.”

Les invités se tournèrent vers la mariée. Elle était restée figée. Puis, lentement, elle retira son voile.

Elle ne dit rien. Elle ne pleura pas. Elle se contenta de regarder Mathieu dans les yeux.

“Je ne m’appelle pas Éloïse. Je suis Claire Bessette. Elle était ma colocataire. Sa famille ne la voyait plus. Après sa mort… j’ai pris sa vie. Parce que la mienne était devenue insupportable.”

Mathieu, livide, recula d’un pas. “Pourquoi m’avoir choisi, moi ?”

Elle baissa les yeux. “Parce que tu avais l’air de quelqu’un qui méritait l’amour. Et je voulais savoir ce que ça faisait d’en donner, même en trichant.”

Le scandale fut immédiat. La police fut alertée. Claire ne tenta pas de fuir. Elle fut arrêtée calmement, la tête haute.

Mais l’histoire ne s’arrêta pas là.

Trois mois plus tard, le père Adrien reçut une lettre de Claire depuis la prison. Elle lui demandait s’il acceptait de lui envoyer une Bible. “Je ne sais pas si Dieu me pardonnera, mais j’aimerais apprendre à ne plus mentir. À commencer par me dire la vérité à moi-même.”

Mathieu, lui, resta enfermé plusieurs semaines. Mais un jour, il retourna à l’église, s’assit au fond, et parla longuement avec le père Adrien.

“Tu sais ce qui est le plus fou ?” dit-il. “J’ai cru l’aimer. Et malgré tout, je crois qu’une partie de moi l’a aimée vraiment. Même si elle n’était pas celle qu’elle prétendait être.”

Le père Adrien lui posa la main sur l’épaule. “Peut-être que l’amour voit au-delà des masques. Peut-être que ce que tu as aimé, c’était son besoin d’aimer.”