Le téléphone vibra à 7h43. Claire Morau, encore ensommeillée, attrapa l’appareil d’un geste lent. Sur l’écran s’affichait : Agence linguistique internationale. Une voix familière jaillit aussitôt.
— Claire, ma chérie, j’espère que je ne te réveille pas trop brutalement…
— Margaot ?
Sa responsable. Et lorsqu’elle l’appelait “ma chérie” de cette façon, c’était toujours pour un contrat d’exception.
— Ce soir. Ritz Carlton. Salon impérial. Traduction simultanée en français, anglais, mandarin. Le client t’a demandée expressément.
Claire bondit hors du lit, le cœur battant. Quinze ans de carrière, et voilà peut-être l’apogée.
Mais dans la cuisine, un détail la perturba. Thomas, son mari depuis quinze ans, semblait absent. Lorsqu’elle lui annonça la nouvelle, il pâlit.
— Moi aussi, j’ai une soirée ce soir… professionnelle.
— Quelle coïncidence, répondit-elle en souriant, bien que troublée par sa réaction distante.
Plus tard, à la brasserie du coin, un autre choc. Marcel, le patron, glissa innocemment :
— J’ai vu Thomas ici hier soir… avec une jeune femme. Une jolie brunette.
Claire haussa un sourcil, dissimulant son trouble.
Une coïncidence. Juste une assistante. Bien sûr.
Mais ce n’était que le début.
19h45 – Ritz Carlton, Paris.
Claire arriva dans le faste du Salon Impérial. Un décor somptueux. Un public trié sur le volet. Et là, en contrebas, à la table d’honneur, Thomas.
Avec elle.
Une jeune femme sublime, robe rouge, gestes tendres. Claire sentit une douleur lui perforer la poitrine.
Elle voulut croire à un malentendu. Mais les gestes étaient clairs. Trop clairs. Des mains frôlées, des regards complices. Des mots soufflés à l’oreille.
Et puis, le coup de grâce.
— Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous présenter ma femme… Léa Dubois.
Le sang de Claire ne fit qu’un tour. Elle faillit tomber de sa chaise. Sa femme ? Léa ? Mais elle était encore, légalement, Madame Morau !
22h00 – Le discours.
Claire descendit de sa cabine d’interprétation, silhouette droite, regard brûlant. Le PDG chinois entama son discours en mandarin.
— Mesdames et messieurs, la loyauté est la base de tout partenariat…
Claire inspira. Et, au lieu de traduire fidèlement, elle prit la parole dans un français limpide, amplifié par le micro.
— Mesdames et messieurs, je vous propose ce soir une traduction un peu différente… Une histoire vraie sur la trahison, le mensonge, et le masque tombé.
Le silence tomba.
— Voici l’histoire d’un homme : Thomas Morau. Marié depuis quinze ans à une femme qui l’aimait sincèrement… Jusqu’à ce qu’il la nie publiquement, en présentant sa maîtresse comme sa femme devant une assemblée internationale.
Les visages se figèrent.
— Cette femme trahie ? C’est moi.
Un frisson parcourut la salle. Les regards convergèrent vers la table d’honneur.
Léa devint livide. Thomas, blême, tenta de se lever, mais ses jambes cédèrent.
— Pendant trois ans, il m’a menti. À moi. À vous. Il a construit sa carrière sur les apparences. Ce soir, ces apparences tombent.
Des murmures montèrent. Certains invités se levèrent. Le PDG américain, outré, murmura à sa femme :
— This is unacceptable.
Claire poursuivit, implacable.
— Et cette jeune femme ? Manipulée. Elle croyait être aimée. Elle ne fut qu’une distraction pour un homme incapable d’assumer ses engagements.
Les caméras des smartphones commencèrent à filmer. Le scandale éclatait. Et Claire, au centre, tenait les rênes.
Le lendemain.
Claire se réveilla dans son appartement. Seule. Apaisée.
Son téléphone vibrait sans cesse. Messages de soutien, appels d’agences, demandes d’interviews.
Thomas ? Licencié dans l’heure. Son entreprise avait coupé tout lien après l’exposition médiatique.
Léa ? Partie sans un mot, la robe rouge oubliée dans une chambre d’hôtel.
Et Claire ? Elle signait un contrat avec une chaîne d’information internationale. Devenue, en une nuit, symbole de dignité et de justice conjugale.
Épilogue :
Quelques mois plus tard, une conférence mondiale sur l’éthique professionnelle se tint… à Singapour.
L’interprète officielle ? Claire Morau.
Sur scène, élégante, confiante, elle croisa le regard d’un PDG chinois. Il lui adressa un sourire discret, respectueux.
Et dans la salle, parmi les spectateurs anonymes, un homme en costume sombre, le regard baissé. Thomas Morau. Un fantôme du passé.
Claire détourna les yeux. Elle n’avait plus besoin de le regarder.
Sa vengeance avait été publique, méthodique, brillante.
Et désormais, elle n’était plus seulement interprète.
Elle était une légende.
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